Un dîner d’adieu

de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière

Les auteurs

Entretien avec Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte

L’avant-scène théâtre : Comment vous êtes-vous connus ?

Matthieu Delaporte : C’était il y a vingt ans. Je travaillais dans un studio au montage de mon premier court métrage. Par erreur, une assistante a envoyé les images sur tous les écrans de la société…

Alexandre de la Patellière : Assistant réalisateur à l’époque, j’étais ce jour-là, par un heureux hasard, dans le même studio. Sur les images en noir et blanc qui défilaient sur les écrans, on voyait le comédien Olivier Sitruk tenter en vain de se suicider dans une baignoire ! J’ai trouvé ça drôle et intrigant. J’ai alors remonté les couloirs du studio pour savoir qui était l’auteur de ce film… Je suis tombé sur Matthieu.

Matthieu Delaporte : Ce jour-là, on a commencé une conversation qui ne s’est jamais interrompue. Au cœur de notre amitié, il y a le cinéma, la passion des histoires. D’où tous les films que nous avons écrits ensemble.

AST : Rien ne vous prédisposait à écrire pour le théâtre ?

M.D. : Nous avons toujours aimé le théâtre. Pendant longtemps nous n’avons sans doute pas osé nous y attaquer comme auteurs. Mais quand nous avons commencé à travailler sur le sujet du Prénom, ce dîner en huis-clos qui tourne à l’affrontement, il y a eu un sentiment d’évidence. Nous voulions sortir de la narration du montage, de l’ellipse. Au cinéma, une scène longue, c’est cinq minutes. On a eu envie de la lenteur, de la longueur, de la parole de la vie.

A. de la P. : On voulait aussi rester maîtres à bord de nos textes, retrouver le plaisir premier de l’écriture. Un scénario, tout le monde s’en empare. C’est un objet transitionnel mangé par le film… Quand on découvre le film terminé, c’est comme si on avait mis un enfant au monde et que d’autres l’avaient élevé !

M.D. : C’est le mot de Woody Allen : « Je fais de la mise en scène par légitime défense. » Le théâtre a été pour nous comme une thérapie, une thérapie très heureuse. Quand on a commencé à écrire Le Prénom, on n’avait aucune idée si on irait au bout et si la pièce serait montée un jour. On l’a fait pour nous et on s’est pris au jeu. La pièce terminée, c’est Isabelle de la Patellière, notre agent, qui a pensé à Bernard Murat.

A.de la P. : Pour nous, Murat, c’était une institution ! On ne savait pas quel homme c’était. On a rencontré quelqu’un de totalement passionné, d’une formidable jeunesse d’esprit. Nous avons su tout de suite que c’était le début d’une longue collaboration. Comme il est à la fois directeur, producteur et metteur en scène, ce qu’il promet, il le fait. On va tout de suite à l’essentiel ; c’est un travail passionnant.

AST : Pour cette seconde pièce, avez-vous écrit en pensant à des acteurs ?

M.D. : Nous n’écrivons jamais pour des acteurs. On pense parfois à des acteurs idéaux, des acteurs types, comme Cary Grant ! Mais la plupart du temps, nos personnages sont inspirés de la vie réelle, de nos amis, de notre entourage, de nous-même. Nous observons beaucoup, nous notons beaucoup, et nous volons beaucoup aux uns et aux autres !

AST : Comment écrivez-vous ?

A. de la P. : Nous sommes guidés par les histoires. Nous parlons d’abord beaucoup, comme des enfants qui mettent en place les bases d’un jeu. Chaque idée fait son chemin, on les laisse mûrir, on voit celles qui se développent et celles qui vont mourir. Deux sujets peuvent se rejoindre, comme c’est le cas pour le film qu’on a écrit, que Matthieu a réalisé, « Un illustre inconnu ».

M.D. : On nous demande parfois pourquoi l’on passe d’un scénario de film noir à une comédie. Très sincèrement, on ne sait pas. Nous allons là où le fil de nos histoires nous emmène.

A. de la P. : On cherche l’idée dans l’idée, la meilleure manière de traiter un sujet qui nous intéresse. Avant Le Prénom, nous voulions écrire à propos des places que l’on s’impose dans la famille, depuis l’enfance, et qu’on ne parvient jamais à quitter. L’idée de la naissance prochaine d’un enfant a été un déclencheur.

M.D. : Pour tous nos textes, il y a une longue phase de construction. Nous travaillons ensemble à un squelette très précis du récit. Le travail sur les dialogues ne vient qu’après, et c’est là que nous reprenons chacun notre liberté. Nous n’écrivons pas à quatre mains. Nous nous partageons les séquences, que nous concevons séparément, avant de les confronter et de les retravailler ensemble. Ça nous permet de rester les premiers spectateurs de nos histoires.

AST : Cette idée du diner d’adieu sonne vrai, comme si vous l’aviez prise dans la réalité.

M.D. : Là encore, les choses se sont mises en place en deux temps. Nous voulions depuis longtemps écrire autour de la fin d’une amitié entre deux hommes, mais traité comme un divorce, comme la fin d’une histoire d’amour. Mais nous ne trouvions pas l’axe. Et puis, un soir, quelqu’un m’a raconté qu’il était invité à dîner chez des vieux amis, qu’il n’avait aucune envie d’y aller et qu’il cherchait un moyen « humain » de mettre fin à cette amitié ! Il a parlé de « faire un dernier dîner à son ami ». Il y a eu une évidence. J’ai aussitôt appelé Alexandre, qui était lui-même dans un dîner !

A.de la P. : Oui, il m’a appelé vers 23 heures. Nous avons senti qu’il y avait quelque chose de formidable, de suffisamment absurde pour être vrai, autour de sensations que tout le monde a ressenties. Pour quelles raisons voit-on certaines personnes ? Est-ce l’habitude ? L’entretien de divers sentiments ? Un espoir de nouvelles découvertes ?

M.D. : Il y a plein de choses qu’on est obligé de faire dans notre vie quotidienne. Donc, dans ce qui reste « notre vie choisie », qu’est-ce qui est vraiment de l’ordre de la liberté ? Où est l’obligation sociale ? Et puis il y a les amis personnels et les amis du couple. Cette géographie de l’amitié nous intéressait.

AST : Il y a, dans vos pièces, une présence de la famille, des enfants, qu’on ne voit pas souvent au théâtre ?

M.D. : Sans doute parce que, dans nos vies, nous fonctionnons beaucoup en tribu. La famille, les amis que nous avons parfois depuis l’enfance, et aussi le travail – nous faisons nos films avec la même équipe depuis des années.

A. de la P. : Pour ce qui est des enfants, c’est vrai qu’on s’est souvent demandé pourquoi ils étaient si souvent absents des pièces contemporaines, alors que les enfants prenaient tant de place dans nos vies. Sans vouloir forcément refléter notre époque, nous voulions décrire un monde qui nous ressemble, avec ses propres obsessions, ses propres codes.

AST : La mise au point de votre texte se prolonge-t-elle en répétions ?

M.D. : Une pièce, c’est un an de gestation et un an d’écriture. Quand arrivent les répétions, c’est un luxe merveilleux de pouvoir l’amender, le perfectionner avec de grands acteurs. Nous nous intéressons beaucoup au rythme du texte. Et ce n’est que quand la pièce se met debout que nous pouvons vraiment mesurer le travail qui reste à faire.

A. de la P. : L’écriture est très imprévisible. On écrit une ligne assez dure et droite, sans penser comédie ou drame. On découvre la pièce pendant les répétitions. Des choses font rire alors qu’on ne le pensait pas, mais l’inverse est aussi vrai ! Cette dernière phase d’écriture est fondamentale.